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Mon intervention lors de la rencontre "Marcel Proust, le Temps retrouvé", organisée par l'Académie de Paris, 15 octobre 2014, au Lycée Raspail.
Captation vidéo disponible sur le site de l'Académie de Paris : http://www.ac-paris.fr/portail/jcms/p1_1033672/le-temps-retrouve-de-marcel-proust?hlText=proust


Une vision artistique, intellectuelle, patriotique et engagée de la Grande Guerre par un témoin privilégié : Marcel Proust
Proust est un artiste et sa vision de la guerre est d’abord esthétique.
Il nous en a laissé des tableaux émouvants ou lyriques, tragiques ou cocasses, historiques ou intimes, et parfois tout cela à la fois.
Comme je ne suis pas professeur de littérature, je ne vous présenterai pas ces tableaux, laissant à d’autres, plus qualifiés, le soin de le faire.
Je me bornerai à souligner le décalage chronologique que Proust a introduit entre sa vie et son œuvre dont on ne rappellera jamais assez qu’elle est un roman « où tout a été inventé par moi pour les besoins de ma démonstration ».
Dans la vie, « la mayonnaise » - celle du moment où les éléments de la genèse de l’œuvre prennent de la consistance selon le mot de Roland Barthes – se situe vers 1906 ou 1907.
Dans l’œuvre, l’illumination de la mémoire involontaire, enfin pleinement comprise par le narrateur à l’occasion de la fameuse matinée de la princesse de Guermantes, se situe clairement après-guerre… et peut-être même après la mort de Marcel Proust survenue en 1922. En effet, il se retire dans une seconde maison de santé – vers la fin de la guerre – « et beaucoup d’années passèrent avant que je la quittasse » ! Ce décalage n’est pas fortuit, on peut y voir une signification profonde, un double sens caché : comme si à la fois l’auteur veut confirmer l’idée que la guerre est vraiment le tournant de sa vie – le moment qui sépare ses deux vies, celle qu’il a vécu, celle qu’il a sublimée dans son écriture - comme elle est la fin d’un monde. Curieusement, Proust s’est peut-être donné dans son œuvre ce recul sur les évènements de la guerre qui lui a manqué dans sa vie.
Je voudrais simplement évoquer devant vous la vision d’un intellectuel engagé mais patriote qui apparaît tant dans La Recherche que dans la Correspondance.
Le patriotisme de Proust est celui de ses racines paternelles, paysannes et bien françaises.
Ses séjours de vacances à Illiers dans son enfance l’ont marqués mais c’est la guerre qui lui a fait comprendre qu’il était aussi, à sa manière, « un français de Saint-André-des-Champs ».
Sa curiosité intellectuelle pour la politique française et européenne, la diplomatie voire la stratégie, lui vient de la fréquentation parisienne du monde de la haute administration ou de la politique à travers les relations de ses parents (la famille de Félix Faure, les dîners avec les différents « MM. De Norpois » etc…), de ses études à Science po ou à la faculté de droit, voire pour la stratégie de son expérience militaire (le service militaire à Orléans) et surtout de ses conversations avec des officiers.
Son engagement citoyen date évidemment de l’Affaire Dreyfus dont il a précisément écrit qu’elle était avec la Grande Guerre l’un des deux évènements majeurs de sa vie (lettre de 1914 à Madame Strauss).
S’il est un témoin privilégié, c’est parce qu’il a un accès aux sources directes d’informations de par sa position mondaine. Il analyse du reste parfaitement le phénomène par lequel la maîtrise de sources d’informations de première main devient, à la faveur de la guerre, un atout mondain nouveau et exceptionnel qui explique, entre autres, l’ascension mondaine de Madame Verdurin.
De même est-il capable de mesurer, avec humour, la distance qui sépare l’information du public s’apparentant au bourrage de crâne de la propagande et la connaissance des faits réels et de leur portée réservée aux « happy few ».
Intellectuel, patriote et engagé, témoin privilégié, c’est à travers ces différents prismes que Marcel Proust nous fait entrevoir sa guerre : l’absurdité d’un conflit sans justification (I), la transformation sociale qu’elle entraîne dans les hautes sphères mondaines comme dans le peuple (II), le bouleversement des « valeurs » qu’il s’agisse de l’argent pour tous les citoyens comme pour le rentier et boursicoteur qu’est aussi ce grand écrivain, mais aussi de la morale qui s’effondre chez les uns ou qui se magnifie en héroïsme combattant au quotidien chez les autres voire qui connaît ces deux extrêmes chez les mêmes individus (III).

http://www.ac-paris.fr/portail/jcms/p1_1033672/le-temps-retrouve-de-marcel-proust?hlText=proust http://www.ac-paris.fr/portail/jcms/p1_1033672/le-temps-retrouve-de-marcel-proust?hlText=proust


I. L’absurdité d’une guerre sans justification
1.1 2 août 1914
L’absence de justification, la dimension mondiale, les millions de victimes. Ces trois notions, qui seront trois piliers de décennies d’analyses postérieures à la guerre, se trouvent réunies dans cette phrase incroyable, tellement prémonitoire que l’on a du mal à croire qu’elle date du 2 août 1914 – il ne faut d’ailleurs pas moins de trois ou quatre preuves rassemblées par Philip Kolb pour démontrer cette date : la lettre répond à une lettre de Lionel Hauser qui porte la date du 20 juillet 1914, ledit Hauser accuse réception le 4 de la lettre de Proust écrite le 2 et reçue le 3. Il l’a écrite le dimanche 2 août au soir ou dans la nuit, faisant allusion au départ de son frère pour le front, le 2 août « à minuit », départ confirmé par les archives du ministère de la guerre !
Cette phrase, la voici : « Quand je pense que des millions d’hommes vont être massacrés dans cette guerre des mondes comparable à celle de Wells, parce qu’il est avantageux à l’empereur d’Autriche d’avoir un débouché sur la Mer Noire ».
Les proustiens les plus acharnés pourront voir ce manuscrit dans l’exposition en ligne « Proust and the Great War : selected letters at the University of Illinois ».

1.2 La côte 307, le raidillon aux aubépines et la Bataille de Méséglise.
C’est dans une lettre, que le personnage de Gilberte écrit au narrateur, à la fin de 1916, que ce dernier apprend qu’il y a eu une Bataille de Méséglise pendant plus de huit mois où les allemands ont perdu six cent mille hommes, tandis qu’elle l’informe de ce que le raidillon aux Aubépines où il serait tombé amoureux d’elle enfant mène à la cote 307 si souvent citée dans les journaux.
Télescopage de l’histoire militaire et de la vie intime et de ses souvenirs délicieux ; par le procédé littéraire, Proust relie d’un coup la tragédie inexorable de la grande histoire et sa vie intérieure, affective et enfantine. N’est-ce pas une manière de dire que la guerre affecte l’intimité de ceux qui ne l’ont pas connu directement ?

II. La transformation sociale
2.1 L’ascension mondaine des grandes dames guerrières : Mesdames Verdurin et Bontemps.
Rien ne pourrait être plus aux antipodes du grand monde que Madame Verdurin ou Madame Bontemps. Swann est presque ridicule quand il vante Monsieur Bontemps, qu’il peut fréquenter avec sa femme Odette à laquelle les portes du monde sont fermées, devant Gilberte enfant ou adolescente (« Il est directeur de cabinet… c’est même plus que le ministre car c’est lui qui fait tout… »).
Madame Verdurin est l’incarnation d’un « anti-monde » et par la grâce de la guerre, ces deux dames deviennent, bien que vieilles et laides, des « dames Tallien » des salons de la guerre.

2.2 Les malheurs du peuple
Chacun souffre dans la guerre. « A une époque où les plus riches se restreignaient faute de toucher leurs revenus ».
Dans une œuvre où, en principe, l’économie et la vie domestique n’ont pas leur place, on pourrait multiplier les exemples de ce que la guerre impose à tous les niveaux de la société, de restrictions et de misères, parfois d’actes de dévouement, comme celui des cousins pourtant riches et retirés de Françoise (en fait de Céleste Albaret dans la vie…) qui reprennent bénévolement le commerce de leur nièce dont le mari est tué au front.

III. Les « valeurs » bouleversées
3.1 L’argent
Marcel Proust s’est dit ruiné par la guerre. Rien d’étonnant puisqu’il tirait ses revenus de son patrimoine de valeurs mobilières dont il suivait l’évolution de près – ne fait-il pas allusion dans la fameuse lettre du 2 août 1914 au sort de ses 200 actions de Tramways de Mexico ?
Par ailleurs, les loyers augmentent terriblement - et Marcel Proust est locataire – tandis qu’il est spécialement affecté par l’impossibilité de toucher un très gros chèque émis à son bénéfice par la banque Warburg – dont Lionel Hauser, son parent, ami et banquier, est le représentant à Paris.
Marcel Proust se déclarera, dans la vie comme dans son œuvre, ruiné par la guerre.
Nous devons cependant à Luigi Ferdinando Dagnese, auteur d’un essai passionnant « Alla ricerca del tempo sprecato », la démonstration que Proust était plus fortuné et jouissait de revenus plus importants en 1918 qu’en 1914. Cela ressort d’une analyse simple des comptes en banques et des comptes titres de notre boursicoteur et rentier. Primo, la bourse est remontée après 1918, cela a même été l’euphorie… Les soubresauts des années 20 puis la crise de 1929 sont venus après la mort de Proust. Ensuite, il a touché le chèque Warburg, puis a commencé à recevoir des dividendes et enfin a reçu des versements importants d’à valoir et de droits d’auteurs.
La ruine par la guerre est donc un mythe que Proust s’est créé pour se protéger. Pour trois raisons : ruiné, il n’avait pas à rendre d’invitations et avait un bon prétexte pour sa vie recluse, mais surtout il valait mieux se dire ruiné par la guerre que d’expliquer tout ce qu’il dépensait pour des choses inavouables…
3.2 Les valeurs morales
La guerre a surtout fait voler en éclat les valeurs morales et libéré les mœurs. Les descriptions de l’établissement où le narrateur surprend M. de Charlus et Jupien sont hallucinantes et incroyablement osées pour l’époque. Le besoin d’argent, la proximité de la mort générée par la guerre expliquent clairement ce à quoi se livrent de jeunes soldats – devenus prostitués homosexuels occasionnels – tout en restant de braves garçons qui font cela pour aider leur famille !
Proust s’est abaissé au plus sordide. La vérité est qu’il a été le commanditaire financier de l’établissement qu’il décrit dans Le Temps retrouvé !
Pourtant, l’héroïsme et la lâcheté, la sublimation du sacrifice au front et le désir homosexuel entre combattants semblent aller de pair, comme en témoigne le personnage de Saint-Loup, se disant lâche et mourant en héros, officier adulé par ses hommes qu’il désire en secret. Incroyable audace et modernité d’un Proust que l’on dit mondain !


Conclusion
Mort en 1922, Marcel Proust n’a pas bénéficié du recul des analystes et des historiens qui tirent, depuis 1918, les leçons de la guerre de 1914.
Il a eu, d’emblée et sans ce recul, l’intuition géniale de la réalité des évènements et de leur portée.
Son témoignage est, de ce simple fait et au-delà même de ce qu’il émane d’un immense écrivain, tout à fait exceptionnel et devrait être pris en considération par les historiens.
Son rapport à la guerre illustre, de surcroît, parfaitement la dualité de la littérature : elle est un art qui transfigure esthétiquement nos perceptions du monde et des évènements, elle est aussi un témoignage et une analyse souvent plus pertinente que bien d’autres.
C’est d’ailleurs une inversion chronologique que de penser que la littérature aurait commencé par la description des sentiments intimes avant que de s’intéresser aux évènements historiques.
Cette odyssée moderne qu’est La Recherche du Temps perdu, ce voyage dans le temps et les perceptions, retrouve dans le récit de la Grande Guerre des accents poétiques mais aussi ce travail de réflexion sur l’homme emporté par l’histoire, fut-elle mythique, qui font la grandeur et l’actualité d’Homère.

Commentaires (2) | Rédigé par Paul Giacobbi le 22/10/2014

Commentaires

1.Posté par Brynhild La Valkyrie le 22/10/2014 18:38
Monsieur le député et président,
.
Vous mentionnez La banque Warburg et je m'en réjouis parce que ça me rappelle l'excellent livre de Jacques Attali intitulé "Un homme d'influence, Siegmund Warburg" http://www.attali.com/livres/biographies/un-homme-d%E2%80%99influence-siegmund-warburg que j'ai dévoré tellement il m'a passionnée lorsque je l’ai lu.
.
Et je vois que malgré l'admiration que vous portez au grand écrivain que fut Proust vous gardez votre esprit critique et vous notez que « la ruine par la guerre est donc un mythe que Proust s'est créé pour se protéger. Pour trois raisons : ruiné, il n'avait pas à rendre d'invitations et avait un bon prétexte pour sa vie recluse, mais surtout il valait mieux se dire ruiné par la guerre que d'expliquer tout ce qu'il dépensait pour des choses inavouables... »
« Proust s'est abaissé au plus sordide. La vérité est qu'il a été le commanditaire financier de l'établissement qu'il décrit dans Le Temps retrouvé ! "
.
J'espère que vous ferez également preuve de clairvoyance lors des prochaines élections territoriales et que vous n'hésiterez pas à couper les branches mortes lors de la constitution de votre liste.
.
Yours truly.

2.Posté par Jérôme Bastianelli le 25/10/2014 08:46
Bravo pour cette belle synthèse. Encore une remarquable présentation sur Proust, après celle prononcée sur la politique, à l'invitation d'Antoine Compagnon.
Si je puis me permettre, j'ai noté deux petites coquilles dans votre texte : "ses séjours l'ont marqué" (sans s), "l'intimité de ceux qui ne l'ont pas connue".
Bien à vous. Et encore bravo.

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