Blog de Paul Giacobbi - Député de la 2ème circonscription de Haute-Corse - Conseiller à l'Assemblée de Corse

Député de la 2ème circonscription de Haute-Corse - Conseiller à l'Assemblée de Corse


   
Marcel Proust et le conseil général de la Corse
Marcel Proust, à la différence de tant de grands écrivains français, tels Victor Hugo, Balzac ou Flaubert , n'a jamais mis les pieds en Corse.
Nous sommes donc privés du regard proustien sur le coucher de soleil aux îles Sanguinaires ou les sommets du Niolu aperçus de très loin et dansant comme les clochers de Martinville...
Pourtant, Marcel Proust fait dans sa correspondance une allusion remarquable au Conseil général de la Corse dont je n'ai pu m'empêcher de rechercher la signification.
Le 24 septembre 1904, Marcel Proust écrit, dans une lettre à sa mère, la phrase suivante :
« J'ai admiré Emmanuel Arène cédant la présidence du Conseil Général Corse pour ne pas voter un buste de Napoléon comme grand homme Corse dans la salle du Congrès ».
La correspondance de Marcel Proust nous est connue grâce à un professeur de littérature à l'Université d'Urbana-Champaign dans l'Illinois qui lui a consacré sa vie : Philip Kolb.
Il lui a fallu retrouver des milliers de lettres, les déchiffrer (Proust écrivait comme un chat), les dater (il ne le faisait jamais...), les situer dans leur contexte pour permettre au proustien, chercheur ou simple amateur mais toujours passionné, de mieux comprendre l'oeuvre du plus grand écrivain du XXème siècle.
Proust était un esprit éclairé et loin d'être un nostalgique du temps passé ou un snob, il était tout au contraire toujours en avance sur son temps et à l'affût de toutes les nouveautés politiques, culturelles, artistiques et même scientifiques.
On pourrait consacrer une vie à la vision historique et politique de Proust et ce qu'il a écrit la veille même de la Première Guerre mondiale sur ce que serait cette immense et stupide tuerie, révèle un véritable génie de l'anticipation. Il fut, par ailleurs, le premier des partisans de Dreyfus et n'hésita pas une seconde à prendre sa défense quand toutes ses relations mondaines accablaient le capitaine, injustement accusé.
Peu d'évènements de l'actualité échappaient à la vigilance de Proust, pas même ce qui pouvait se jouer d'important au Conseil général de la Corse.
Les commentaires de Philip Kolb sur cette lettre m'ont mis sur la piste de cette intéressante affaire :
« 9. Voir Le Figaro du samedi 24 septembre 1904, page 3 : « Nouvelles diverses […] Les grands Corses. - Ajaccio – M. Stephanopoli avait demandé au Conseil général que le buste de Napoléon fût installé dans la salle des séances, que décorent déjà ceux de Sampiero et de Paoli. Aujoud'hui, ce voeu était rapporté favorablement par M. de Caraffa. « J'admire, a-t-il dit, qu'on ait attendu jusqu'à aujourd'hui pour rendre un si légitime honneur au plus grand homme de l'île. » Soucieux d'ôter au voeu de Stephanopoli toute apparence politique, M. Emmanuel Arène, cédant la présidence, demanda la nomination d'une commission qui eût pour rôle de recruter dans l'histoire corse les hommes dignes, eux aussi, de présider en buste aux débats. Et le conseil se prononça dans ce sens ».
J'ai demandé le texte du compte-rendu de cette séances aux archives départementales afin de bien confirmer la lecture qu'en faisait Le Figaro et, en effet, les choses se sont déroulées ainsi.
Aujourd'hui, chacun peut constater que les grands hommes de la Corse dont les bustes figurent dans la salle du Conseil général à Ajaccio sont effectivement Napoléon, Sampieru Corsu, Pascal Paoli mais aussi Jean-Pierre Gaffory (mon honorable ancêtre...), Sambuccuciu d'Alandu qui n'est probablement qu'un personnage mythique et quelques autres...
Cependant, si Proust s'est intéressé à cette actualité, c'est qu'il connaissait très bien Emmanuel Arène, « U Rè Manuele », comme on l'appelait à Ajaccio, lequel était lié d'ailleurs à mon arrière grand-père, Marius Giacobbi qui siégeait à la Chambre des députés depuis 1898.
La correspondance de Proust, toujours admirablement inventoriée par Philip Kolb, nous permet de nous faire une idée de ces liens.
En 1908, dans une lettre du 25 avril à Madame Gaston de Caillavet, Proust fait allusion au « Roi », pièce de Flers, Caillavet et Emmanuel Arène, jouée pour la première fois en 1908, l'année même de la mort d'Emmanuel Arène. Robert de Flers et Gaston de Caillavet étaient des amis de Proust et c'est sans doute par là que notre grand écrivain connaissait Emmanuel Arène, par ailleurs une des plumes les plus alerte du Figaro où il était éditorialiste et critique dramatique (Robert de Flers lui succédera par intérim comme critique dramatique à la suite de sa mort).
Proust a beaucoup écrit dans Le Figaro et le premier volume de la « Recherche du Temps perdu », « Du côté de chez Swann », est dédié « à Monsieur Gaston Calmette comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance ». Gaston Calmette fut le directeur du Figaro à partir de 1903. Il devait être assassiné en 1914 par l'épouse de Joseph Caillaux (lequel était le parrain de l'un de mes oncles) parce qu'il avait lancé une campagne assez ignoble contre lui.
Gaston Arman,dit Gaston de Caillavet, était le fils de Léontine Arman, dite de Caillavet, laquelle était la compagne d'Anatole France. Proust les connaissait très bien et c'est lui qui fera signer à l'illustre Anatole France la première pétition défendant l'innocence du capitaine Dreyfus. Pour l'anecdote, Madame Arman était réticente et aurait dit à son compagnon « mais enfin mon ami, vous allez nous brouiller avec les Félix Faure ! »... Félix Faure était président de la République et convaincu de la culpabilité de Dreyfus.
Marcel Proust était un ami de jeunesse de l'une des filles de Félix Faure, Antoinette, qui l'invitera à répondre au jeu du « questionnaire », jeu anglais en vogue à l'époque (« an album to record thoughts, feelings etc... »).
Par ailleurs, Proust fut peut-être amoureux de Jeanne Pouquet, la fiancée puis l'épouse de Gaston de Caillavet, dont il se serait inspiré, entre autres, pour le personnage de Gilberte Swann dans la « Recherche du temps perdu ».
Proust trouvait la pièce « le Roi » de Flers, Caillavet et Arène « très drôle » voire « admirable ». Elle est pleine d'allusions et d'anecdotes politiques dont certaines pourraient être actuelles. Ainsi, vers la fin de la pièce, un gouvernement est en train de se constituer dans un salon mondain et on évoque un possible ministre : « C'est un très bon socialiste » dit un personnage, « oui mais sans fortune... » réplique une dame du monde ! La « gauche caviar » n'est pas une invention des années quatre-vingts...
Proust retrouvait parfois M. et Madame Emmanuel Arène à Cabourg, au Grand-Hôtel, comme ce fut le cas en août 1907, et fréquentait très régulièrement Robert de Flers et Gaston de Caillavet.
Etant un lecteur de l'oeuvre de Proust et de sa correspondance et, à ma manière, un amateur indépendant, curieux de tout ce qui touche à la véritable littérature, je pourrais continuer longtemps sur ce thème, tant cette anecdote est révélatrice des liens de Proust et de la politique de son temps.
En tout état de cause, je vais conseiller au président du Conseil général de Corse-du-Sud, si un jour s'écrit une petite histoire du Palais Lantivy, de relater cette anecdote où la plus grande littérature apparaît dans notre chronique ajaccienne.

Commentaires (0) | Rédigé par Paul Giacobbi le 13/12/2011
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