Blog de Paul Giacobbi - Député de la 2ème circonscription de Haute-Corse - Conseiller à l'Assemblée de Corse

Député de la 2ème circonscription de Haute-Corse - Conseiller à l'Assemblée de Corse


   

Langues régionales

23/01/2014

Mon intervention lors de l'examen de la proposition de loi constitutionnelle en faveur de la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, 22 janvier 2014


Monsieur le Président,
N’est-il pas malheureux que nous soyons contraints d’organiser un tel débat afin de rendre possible constitutionnellement l’adoption de dispositions qui ne posent guère de difficultés partout ailleurs en Europe à l’exception de la Turquie et qui d’ailleurs font l’objet dans le monde entier, en tout cas dans le monde démocratique, d’un très large consensus ?
Depuis vingt ans, à l’encontre de ce qui devrait aller de soi, la reconnaissance du droit de s’exprimer librement dans la langue de ses ancêtres ou celle que l’on a apprise au berceau ou celle encore qui est de tradition dans la région où l’on habite, on a vu s’exprimer dans une grande confusion révélatrice d’abîmes d’ignorance, trois catégories d’arguments qui s’apparentent respectivement au droit, à la linguistique et au fantasme.

S’agissant du droit, la compatibilité de la ratification par la France de la Charte européenne des langues minoritaires, dans le cadre actuel de la Constitution, a été analysé de manière magistrale par la doctrine et, en particulier par le regretté Professeur Guy Carcassonne.
Cette ratification serait possible dans le cadre constitutionnel actuel dans les limites de la déclaration interprétative faite par la France.
Le Conseil constitutionnel en a décidé autrement.
A-t-il dit le droit ou fait de la politique ? C’est une question qui se pose mais à laquelle nous n’avons pas à répondre ici. Nous prenons acte de cette décision en terme de procédure.
Par ailleurs, l’histoire du droit français et du rapport entre l’Etat et les langues, y compris sous la Révolution française, va à l’encontre des idées reçues.
L’ordonnance de Villers-Côtteret en 1539 ne reconnaît pas une langue française unique pour les actes officiels mais prévoit simplement que l’on devra utiliser pour ces actes le bon langage françois, c’est-à-dire celui qui est pratiqué et entendu au lieu de l’acte par différence avec le latin.
Ce serait un anachronisme que d’imaginer qu’à une époque où toute personne éduquée distinguait la langue - le latin - et les parlés ordinaires – l’expression des régions de France - l’autorité royale aurait pu donner un caractère officiel et obligatoire à l’une d’entre elle, au demeurant extrêmement minoritaire, le français, c’est-à-dire une petite partie de la langue d’Oïl.
La Révolution française, dans le même souci de pragmatisme et d’efficacité a d’abord décidé, pour que chaque citoyen entende bien les lois de la République, qu’elles fussent traduites dans les langues de France, ce qui s’est fait pendant plusieurs années et qui a parfois continué de se faire dans certaines provinces puisque par exemple en Corse le bilinguisme des actes officiels, par exemple les circulaires préfectorales adressées aux maires a persisté au moins jusqu’au Second Empire.
Il a fallu le traité de Maastricht pour que la Constitution donne effectivement le privilège de l’officialité à la langue française.


Par ailleurs, la Constitution a donné aux autres langues de France une reconnaissance et une valeur « patrimoniale » comme si celles-ci, désormais privées de toute fonction officielle, ne pouvaient subsister voire être protégées qu’à titre de monuments historiques, de vestiges d’un passé qui doit être conservé sans qu’il soit permis de le faire revivre.
Le château médiéval et fortifié est aujourd’hui « conservé » comme un vestige du passé, il est interdit de l’utiliser dans sa fonction primitive et militaire. Il en est de même pour les langues régionales.
Nous ne pouvons pas accepter un tel déni et la Charte européenne des langues minoritaires fait simplement obligation à ceux qui la ratifient d’admettre une liberté et une diversité linguistique que le monde libre et démocratique considère partout comme un droit fondamental.
J’ai d’ailleurs souvent rappelé le paradoxe par lequel notre diplomatie défendait avec vigueur et parfois avec arrogance ce droit fondamental, rappelant sans cesse à la République populaire de Chine qu’elle se doit de respecter la liberté linguistique des tibétains au Tibet…
Sur le plan linguistique, je décline toute compétence scientifique et me bornerai à faire référence aux bons auteurs, de Georges Dumézil à Claude Hagège, pour ce qui est de la diversité linguistique dans laquelle notre monde vit encore.
Mais je voudrais aussi combattre par la simple référence littéraire, cette idée absurde selon laquelle l’être humain ne serait capable de s’exprimer que dans une seule langue et seulement dans celle qu’il aurait apprise dès sa naissance et dont il serait locuteur de compétence native comme disent les linguistes.
Je pourrais vous citer comme une litanie tous les académiciens français, du présent ou du passé, qui n’étaient pas, qui ne sont pas francophones de naissance.
Je pourrais vous parler des œuvres de Joseph Conrad qui sont d’excellents exemples de littérature anglaise, par un auteur qui n’a appris l’anglais que sur le tard.



Je pourrais vous dire que Michel de Montaigne a écrit lui-même qu’il n’avait commencé à apprendre le français ainsi d’ailleurs que le périgourdin qu’à l’âge de sept ans, ce qui ne l’a pas empêché d’être dans notre langue un immense écrivain tandis que les passages du Journal d’un voyage en Italie, écrit en italien, témoignent de la maîtrise avec laquelle il s’exprimait dans cette langue apprise plus tardivement encore.
Je suggère aussi à ceux qui s’intéressent au français littéraire de relire ou de lire François Villon dont les poèmes sont écrits suivant les cas dans le français de son temps, dans le « vieux langage françois » ou dans l’argot inintelligible de la « bande des coquillards ».
La diversité linguistique est inséparable de notre littérature.
La curiosité pour les parlés différents a toujours été un des ressorts d’expression de nos plus grands écrivains, de Victor Hugo à George Sand, ou de Rabelais à Proust et il nous faut donc bien admettre que la France est littérairement riche de la diversité des racines linguistiques du français (latine, germanique et celtique) et de l’ensemble des langues de France et qu’il n’existe aucun inconvénient, en tout cas d’ordre littéraire dans cette diversité.
Reste la dernière catégorie d’arguments qui consistent à faire planer au-dessus de ce débat je ne sais quel fantôme d’éclatement de la République ou de généralisation d’un communautarisme par le simple fait d’autoriser les français à parler concurremment plusieurs langues comme le font chaque jour la plupart des européens, la quasi-totalité des indiens ou bien des citoyens des Etats-Unis.
Seule une analyse psychologique ou individuelle pourrait nous dire s’ils résultent de traumatismes précoces ou d’une évolution paranoïde ultérieure du sujet. C’est en tout cas une question de diagnostic et de traitement individuel qui ne saurait être évoqué dans cette assemblée.
Monsieur le Président, les langues de France ne menacent personne, encore moins la République, certainement pas la volonté de « vivre ensemble », moins encore la créativité des lettres françaises.
La vérité est que les langues de France se meurent mais qu’il est peut-être encore temps, sinon de les sauver tout à fait, du moins d’en préserver l’essentiel pour leur donner encore des perspectives.
Contrairement à une idée reçue, les langues, parfois mortes, peuvent renaître de la volonté publique, y compris celle de l’Etat de les recréer. De l’hébreu moderne au norvégien, bien des langues ont été retrouvées, transformées ou réinventées par la loi et le dernier argument selon lequel les lois ne se décrètent pas témoigne seulement d’une connaissance très lacunaire de la genèse des langues. Mais le fait qu’il soit possible de faire revivre une langue ne doit pas nous conduire à la laisser mourir…
Je ne reviendrai pas sur la rédaction de la proposition dont nous débattons aujourd’hui.

Nous savons tous que nous sommes dans un exercice indicatif qui doit permettre en définitive au gouvernement d’examiner l’état, si j’ose dire, des forces en présence, et nous verrons bien si le débat démontre qu’une majorité constitutionnelle est possible, tant ici qu’au Sénat.
Ce débat est animé, vif, contradictoire. Il n’y a cependant ni guerre des langues, ni querelle linguistique, consistant à compter les locuteurs et à vouloir les confronter.
Je ne voudrais pas ici utiliser un vocabulaire comptable ou une phraséologie guerrière. L’important, c’est la richesse des langues qui est relativement indépendante du nombre de leurs locuteurs et l’on serait surpris de l’évaluation que l’on pourrait faire du très faible nombre de ceux qui pouvaient comprendre en leur temps les œuvres de Shakespeare ou de François Villon, ce qui ne les a pas empêchées de devenir universelles.
De la même manière, il ne saurait y avoir de querelles hégémoniques dans un monde qui aujourd’hui, plus encore peut-être que par le passé, reste largement dominé par le plurilinguisme tant il est vrai que la diversité linguistique est une des formes les plus heureuses de la tolérance et de l’enrichissement mutuel des cultures.

Commentaires (1) | Rédigé par Paul Giacobbi le 23/01/2014
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