Blog de Paul Giacobbi - Député de la 2ème circonscription de Haute-Corse - Conseiller à l'Assemblée de Corse

Député de la 2ème circonscription de Haute-Corse - Conseiller à l'Assemblée de Corse


   

Aussi absurde que paraisse l'exercice du sondage d'opinion appliqué au monde de l'art, le « Figaro » n'a pas eu tort de commander une étude sur les goûts des français.

Ceux-ci placent Paul Cézanne au premier rang de l'art moderne (24,55%) devant Pablo Picasso (24,08%) et en tête de l'art « Postwar », Françis Bacon (20,42%).

Bien entendu, face à ces choix judicieux, nous avons droit à la critique, évidemment influencée par les intérêts de son petit commerce, d'une dame Florence de Botton, directrice du département contemporain chez Christies France qui stigmatise « des résultats très franco-français et conservateurs » et déplore que l'on ait pas fait figurer en bonne place Jeff Koons, un célèbre industriel de l'objet kitsch, Damien Hirst, un taxidermiste plasticien et Richard Prince, un photographe branché.

Je comprends les nécessités du négoce et il est certain qu'il n'y a pas ou pratiquement plus de marché pour Cézanne, Picasso ou même Bacon dont la quasi totalité des oeuvres sont à jamais dans des musées ou de très grandes collections. Mais de là à trouver Cézanne « conservateur » ou Picasso et Bacon « franco-français », quelle stupidité !

De là à considérer les trois successfull businessmen précités comme des artistes que l'on pourrait comparer à Cézanne, Picasso ou Bacon, quelle erreur de perspective !

Au risque de paraître conservateur, j'aurais sans doute fait un choix similaire (avec sans doute une meilleure place pour Jackson Pollock).

Au premier rang de la peinture moderne, il y a, sans aucun doute, Cézanne. André Lhote a écrit : « Au commencement était Cézanne...» et chacun peut poursuivre en disant « et Cézanne était Dieu! »

J'ai fait récemment près de vingt mille kilomètres aller et retour pour contempler les « Grandes Baigneuses » de Cézanne au musée de Philadelphie. J'en ai tiré quelques impressions que je livre aux lecteurs de ce blog pour les distraire des préoccupations économiques des temps de crise :


« Sur le moment, je regrettais que la confrontation directe avec l'original des « Grandes Baigneuses » fut restée bien en deçà de toutes celles qui, par le truchement de la reproduction, m'avaient permis de focaliser mon oeil si près de celui du peintre, comme à la limite de la toile, réinventant ou retrouvant une partie des sensations si puissantes qui avaient guidées son pinceau.

J'avais glané pourtant quelques détails indispensables à la poursuite de la construction intérieure de ce temple pictural que mon amour pour Cézanne avait depuis tant d'années entrepris d'édifier au plus profond de moi, comme la perception des blancs de l'apprêt qui transparaissent dans ce tableau inachevé ou un éclairage limité qui, par sa faiblesse même, procurait l'exacte intensité de ce « temps gris » si cher au maître qui, en vrai provençal, craignait la lumière trop violente et la couleur excessive que seuls les gens du Nord, sans doute parce qu'ils en sont ordinairement privés, apprécient vraiment dans le Midi.

J'avais aussi ressenti la signification de l'inachèvement de ce tableau, venu d'un peintre au seuil de la mort, presque libéré de toute attache terrestre, et qui voulait emporter dans sa tombe cette vision de femmes nues harmonieusement et éternellement offertes à son regard, à portée de son corps bientôt destiné à une perpétuelle et impuissante immobilité.

Je comprenais maintenant le sens de la photographie de l'atelier où on le voit, vieux satyre au visage luisant, étrangement mongoloïde, devant une autre version, d'ailleurs bien plus imparfaite dans sa composition que celle de Philadelphie, cette dernière étant le sommet de son art, équivalent pictural dans laquelle l'inachèvement même confère une sorte de mouvement perpétuel, de « l'art de la fugue » que Bach agonisant n'a pu terminer et qui n'a jamais été jouée sur un instrument de son vivant.

Il m'avait en effet semblé comprendre que Cézanne avait, inconsciemment sans doute, reproduit le rituel antique consistant à emporter dans sa tombe tout ce dont on espère avoir encore besoin dans l'au-delà, cette présence de femmes offertes lui étant encore plus indispensable peut-être que l'eau et les fameuses pommes déposées sur une table de cuisine dans ce que nous appelons d'un nom étrange que les circonstances justifient pour une fois pleinement, une « nature morte ».

J'avais aussi cru comprendre pourquoi la perspective exceptionnelle du tableau était barrée par une rivière aussi large, étrangement linéaire, singulière rupture horizontale d'une ligne de fuite si parfaite par ailleurs. Ce cours d'eau incongru semblait séparer la vie de la mort, les baigneuses nues représentant tous les désirs de ce monde tandis que les arbres, s'enracinant à la base dans leurs corps indistinctement mêlés, formaient une voûte brisée au seuil de quelque temple gothique dans une nature soudain chargée de symboles mystiques au-delà de laquelle on aperçoit, après ce « Léthé » champêtre où l'immersion est l'inverse du baptême de la vie, un monde d'oubli, d'indifférence et d'éternité ».


Le lecteur comprendra que ce n'est pas par « conservatisme » que je vote Cézanne, ni par esprit « franco-français » que je suis allé si loin pour admirer de plus près un des plus beaux tableaux du monde.

Voici en tout cas à nouveau une reproduction de cette merveille.


« Au commencement était Cézanne... »

Commentaires (3) | Rédigé par Paul Giacobbi le 08/07/2009
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